Laboratoire de recherche
CEVIPOF (Centre de recherches politiques)
MAJ : mars 2009
Dès sa création en 1945, la Fondation nationale des sciences politiques assuma l’héritage intellectuel de l’Ecole libre et la forte tradition de recherche sur le vote, les partis et les courants politiques qu’avait inaugurée André Siegfried au début du siècle. Tradition intellectuelle de comprendre le politique comme une résultante d’effets de milieux au sens de la géographie humaine (ou, diraient davantage les sociologues, de faits de morphologie sociale) mais en évitant la logique déterministe pour ne retenir qu’une logique « possibiliste » qui n’oublie pas que le politique a son autonomie, qui est forte. Tradition entretenue après la seconde guerre mondiale par André Siegfried lui-même puis par, René Rémond, Raoul Girardet, François Goguel Jean-Marcel Jeanneney et Jean Touchard, fondateur en 1960 du CEVIPOF, le Centre d’Etudes de la vie politique en France.
Les premiers pas
Jean Touchard plaça la création du CEVIPOF sous les doubles auspices de l’analyse électorale et de celle des idéologies et courants de pensée. Très liée à sa forte personnalité, la petite équipe du CEVIPOF et de ses « compagnons de route » produisit nombre d’ouvrages sur les grandes consultations électorales des années 60 et sur les grands courants idéologiques. En même temps, l’utilisation des premières techniques quantitatives fit son apparition. C’est à l’occasion de la préparation du cahier électoral sur le référendum de 1961 que les chercheurs eurent recours pour la première fois à l’usage des techniques mécanographiques et que furent réalisées les premières analyses électorales exhaustives sur les 3000 cantons d’alors tandis que Guy Michelat entreprenait la première analyse quantitative des attitudes à l’aide de la technique des échelles d’attitudes. Le mouvement était donné, Jean Touchard allait, en 1966, passer la main à François Goguel et Georges Lavau qui était arrivé de l’université de Grenoble en 1962.
Le développement
Les années du tandem Goguel-Lavau ont été celles de l’explosion du nombre des chercheurs du CEVIPOF et de la diversification des axes de recherche : le syndicalisme et le mouvement social avec René Mouriaux et Jacques Capdevielle, les médias avec Roland Cayrol, la sémiologie avec Eric Landowski, l’analyse des orientations politiques des groupes socio-professionnels avec Gérard Grunberg, etc…. En 1968, l’association du laboratoire au CNRS a renforcé ce mouvement et Frédéric Bon, tout en renouvelant l’analyse des courants de pensée et des idéologies, a fédéré autour de lui les ardeurs qui sont symptomatiques d’une vraie « culture CEVIPOF » où s’épanouit la volonté de mettre au jour de manière systématique les structures des mentalités collectives. En même temps, à partir des législatives de 1967, se sont mis en place les opérations d’estimation électorale qui, avec la collaboration des instituts de sondage et des médias, sont à l’origine d’une véritable excellence française en la matière.
Les années 70 ont été celles de l’expansion : amplification des moyens et des effectifs avec l’association au CNRS, exploration de nouveaux axes avec, par exemple, les travaux d’Annick Percheron sur la socialisation politique.
La maturité
En 1974, Alain Lancelot, un ancien chercheur devenu professeur, a succédé à Georges Lavau. Le laboratoire avait ainsi atteint sa maturité puisqu’il avait pu survivre à la génération des fondateurs et promouvoir un des siens à sa tête. La direction d’Alain Lancelot qui devait se poursuivre jusqu’à son accession à la tête de l’IEP en 1986, fut marquée par une double préoccupation : celle de l’ouverture volontariste à de nouveaux domaines et problématiques (politiques publiques, analyse comparative …) et la volonté d’éviter la dispersion et l’éclatement de l’équipe en faisant fonctionner un séminaire de recherche articulé essentiellement autour de lectures communes dont la communauté des chercheurs débattait, et en instaurant des projets de recherche lourds rassemblant tous les trois ou quatre ans un nombre important des chercheurs du laboratoire. Ces projets dits « majeurs » s’enchaînèrent Les années 70 et le début des années 80 furent marquées par la publication d’ouvrages importants particulièrement dans le domaine de l’analyse des comportements et des attitudes politiques. Poursuivant et modernisant la tradition « maison » d’étude des systèmes d’attitudes et des variables explicatives de l’orientation des comportements politiques, cet ensemble d’ouvrages montrait comment s’étaient mariés heureusement au sein du laboratoire les traditions françaises de géographie électorale, d’histoire sociale et le comportementalisme d’inspiration anglo-saxonne (behaviorism).
Lorsque Alain Lancelot quitta la direction du CEVIPOF en 1986, on pouvait considérer que les chercheurs du laboratoire avaient fermement établi dans le paysage intellectuel de la science politique française une vraie version française des grands modèles behavioristes qui ont si fortement marqué la science politique américaine des années 50 aux années 70.
C’est dans ce contexte qu’ Annick Percheron, directrice de recherches au CNRS, entrée au laboratoire en 1967 arriva, en 1986, à la tête du CEVIPOF. Cette grande professionnelle de la recherche, formée en France et aux Etats-Unis, encouragea le mouvement de professionnalisation de la recherche en science politique et maria davantage les cultures Sciences Po et CNRS. Constatant la faiblesse de production des données politiques en France par rapport à nombre de nos voisins européens (Allemagne, Grande-Bretagne, Europe du Nord), elle contribua dès 1985 à la création d’un outil de production de données de ce type, régulier et fiable, l’Observatoire interrégional du politique (OIP). Ce travail fut hélas interrompu par la maladie et la disparition d’Annick Percheron en 1992.
L’ouverture
Il restait avec la communauté des chercheurs à parachever l’oeuvre en adaptant l’institution au nouvel environnement qui est le sien. Deux voies furent définies :
— le maintien et parfois la réanimation de ce qui avait fait pendant longtemps l’excellence et l’identité même du laboratoire : l’étude des comportements politiques et particulièrement du vote. C’est ainsi qu’en 1992 Pascal Perrineau, nouveau directeur, relança la collection des Chroniques électorales, interrompue après les législatives de 1967. Plus largement, en matière d’analyse des comportements politiques, les « variables lourdes » (classe sociale, religion) ont été « revisitées », réévaluées, alors qu’une attention particulière était accordée aux variables de « l’offre politique » (enjeux, mutations de l’espace politique).
— le renforcement de l’institution et de son organisation. Les années 90 furent ainsi les années de la structuration de la vie interne du laboratoire en trois pôles (analyse des comportements et des attitudes politiques, action publique, histoire des idées et pensée politique) et surtout de la rationalisation de l’organisation du travail de l’équipe administrative, avec l’arrivée d’un secrétaire général chargé de la mise en cohérence des fonctions d’administration, de recherche et de communication et de l’informatisation du laboratoire.
Tous ces instruments mis au service de la recherche et de la modernisation de l’héritage intellectuel servent aussi à répondre aux défis d’un environnement qui a changé profondément.
— Tout d’abord, après des décennies de recrutement actif de chercheurs, les années 90 et suivantes ont été, dans la recherche comme dans d’autres secteurs, des années de faible recrutement. Pour pallier ce défaut de renouvellement des générations et, en même temps des problématiques, il fallait ouvrir le laboratoire aux meilleurs des jeunes doctorants de science politique de l’Ecole doctorale de Sciences Po. Une politique d’accueil matériel et scientifique de ces jeunes a été mise en place et leur permet – s’ils en ont l’envie - de découvrir, au-delà des mots, ce qu’est « la formation à la recherche par la recherche ».
— Deuxième défi de l’environnement, l’évolution des lieux du politique qui diffuse de plus en plus en dehors de l’institutionnel et des instances traditionnelles de la représentation. Pour accompagner cette évolution, le laboratoire s’est ouvert aux analyses de la participation politique non-conventionnelle, du « militantisme moral », des mutations de l’action collective ou encore de la question du droit et de la justice. Sur ce dernier point, des chercheurs comme Jacqueline Costa-Lascoux, Jacques Commaille, Olivier Duhamel et Olivier Rozenberg ont abordé les questions des politiques de l’immigration, de la laïcité, du processus politique de production de la loi, de l’évolution des institutions politiques de la Vème république, des parlements en Europe ou encore de l’impact de l’intégration européene sur les systèmes politiques nationaux. de la gouvernance et du changement de l’action publique.
— Troisième défi : l’internationalisation croissante des enjeux et des modes de comportements nationaux nécessitait une ouverture du CEVIPOF à la démarche comparative, à l’accueil de chercheurs étrangers et à l’insertion de ses propres chercheurs dans des réseaux internationaux et particulièrement européens. La création de l’Espace européen de la recherche et des programmes cadres qui lui donnent chair y a beaucoup aidé. Depuis une décennie, des travaux très divers menés par des chercheurs du laboratoire attestent de cette profonde internationalisation d’un laboratoire dont la vocation initiale était « hexagonale ».
Internationalisation, ouverture de nouveaux champs, modernisation de nos pôles d’excellence, c’est autour de ce triptyque que la « vieille maison » du CEVIPOF (qui maintenant a changé de nom pour devenir le « Centre de recherches politiques de Sciences Po ») épousera le XXIème siècle sans rien renier de la prestigieuse tradition intellectuelle qui l’a patiemment construite.
Pascal Perrineau
Directeur du CEVIPOF