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Le regard des Français et des magistrats sur la justice



Mathilde COHEN
Du justiciable à l’acteur du droit : la perception de la justice aux États-Unis

Associate-in-law, Faculté de droit de Columbia University


Selon les conclusions de la dernière enquête nationale réalisée en 1999 par l’American Bar Association sur la perception de la justice par la population générale, 80% des Américains interrogés s’accordait à reconnaître qu’« en dépit de ses problèmes, le système judiciaire américain est toujours le meilleur du monde » 1. Si l’on se fie à ces résultats, la perception de la justice par le justiciable américain était donc, il y a dix ans encore, pour le moins excellente. Toutefois, au-delà de ces tentatives de quantification, menées surtout par des juristes et des politistes, sociologues et anthropologues proposent une autre manière d’envisager les relations entre le justiciable et le système juridique : ils cherchent avant tout à saisir la justice « en actes », c’est-à-dire telle qu’elle est jouée par les acteurs in situ et in vivo, en observant les usages concrets de tous les acteurs concernés.

Au cours des quarante dernières années, les sociologues du droit américains ont développé, au sein notamment du courant « Law and Society », une panoplie d’outils, de méthodes et de perspectives qu’on ne peut tous présenter ici 2. Le principal présupposé de cette approche peut se résumer ainsi : on ne s’intéresse pas tant à la « perception » de la justice par le « justiciable » qu’à la question de la pratique de la justice par les « acteurs du droit », désignant par là non pas seulement les professionnels du droit tels que les avocats, magistrats, professeurs, juristes employés par diverses institutions publiques et privées ou autres légistes, mais, plus généralement, les simples citoyens qui prennent conscience des potentialités que présente leur statut de « sujets de droit » et qui entreprennent d’utiliser le système judiciaire à des fins de lutte politique, économique et sociale. De manière plus large, on insiste aussi sur la façon dont les normes juridiques orientent dans la vie quotidienne, et de manière souvent inconsciente, l’ensemble des relations que les individus entretiennent avec leur environnement, physique et social.

Cette approche s’explique en partie par l’importance même du contentieux judiciaire dans la vie américaine, qui est caractérisée par ce que le juriste américain Robert Kagan a appelé le « légalisme contradictoire » (« adversarial legalism ») 3. Ce qui distingue le système juridique américain est le rôle central que jouent les procédures judiciaires dans la mise en œuvre des politiques publiques et la résolution des conflits, notamment dans la mesure où il n’existe pas deux ordres de juridiction, mais un seul : les litiges administratifs sont réglés par les tribunaux de droit commun. Le tribunal, le procès, les magistrats et les avocats sont des figures beaucoup plus familières pour le citoyen américain que pour son homologue européen, ne serait-ce qu’en raison de l’existence de jurys populaires au civil comme au pénal, ce qui l’amène à participer directement et souvent à l’administration de la justice.

Dès lors, sociologues et anthropologues se demandent pourquoi certains individus recourent aux tribunaux pour résoudre leurs disputes plutôt qu’à des procédures informelles de résolution des conflits comme la violence, le recours à un tiers, la médiation institutionnelle, ou encore le scandale ? Comment et pourquoi transforme-t-on un mécontentement en recours ? Comment expliquer, par exemple, que certaines personnes n’hésitent pas à appeler la police en pleine nuit pour faire taire un chien qui aboie tandis que d’autres endurent en silence la souffrance causée par des produits défectueux, des erreurs médicales ou des discriminations ? Pour répondre à cette dernière question, les sociologues Patricia Ewick et Susan Silbey ont interrogé plus de quatre cent individus sur leur rapport au droit 4. Elles ont identifié différentes façons de parler de la légalité, qui révèlent trois lieux communs (« common places of law ») dans la culture américaine. Un premier type de récit est fondé sur une conception du droit comme force transcendante, qui gouverne les affaires humaines à distance et de façon solennelle. D’autres perçoivent le droit comme un jeu dont les règles peuvent être manipulées pour servir tel ou tel but stratégique. Un troisième récit décrit le droit comme un pouvoir arbitraire et capricieux auquel il faut résister activement.

Les travaux de Ewick et Silbey montrent ainsi que les Américains perçoivent la justice comme à la fois sacrée et profane 5. Il y aurait trois grands types d’attitudes vis-à-vis du droit : on peut être en dehors du droit, ou bien avec le droit, ou encore contre le droit. La prise en compte de ce rapport quotidien à la justice permet de revoir certaines thèses sociologiques jusque-là bien établies, comme la distinction entre, d’une part, les justiciables habitués (« repeat players »), qui fréquentent régulièrement les institutions judiciaires et savent donc adapter leurs comportements et structurer leurs transactions de façon à utiliser le système à leur profit, et les justiciables occasionnels (« one-shotters »), qui n’ont recours à la justice que de façon exceptionnelle et le plus souvent de façon passive 6.

Une autre série de questions porte sur les expériences concrètes du système juridictionnel par les individus. Les études les plus récentes suggèrent que le droit américain évolue structurellement dans un sens de plus en plus favorable aux justiciables « habitués », qui disposent de capitaux économiques, culturels et sociaux plus importants. Ainsi, l’engorgement des juridictions conduit à développer des règles de plus en plus restrictives pour décourager les recours et implique des délais de procédure plus longs, ce qui favorise les justiciables disposant de plus grandes ressources juridiques et économiques. Par ailleurs, l’étude des usages militants du droit dans l’arène judiciaire (« cause lawyering ») montre que le tribunal reste aussi un lieu de contestation et de transformation sociale 7. Les laissés-pour-compte peuvent en effet s’unir et devenir eux aussi des justiciables habitués qui utilisent la justice comme substitut au combat proprement politique.

En conclusion, la sociologie de la justice américaine contemporaine se caractérise avant tout par son désir de comprendre l’emprise que la justice exerce sur les rapports sociaux et d’expliquer en quoi les institutions juridictionnelles contribuent à la constitution du social.

1. Voir le rapport publié par l’American Bar Association, Perception of the U.S. Justice System, disponible à http://www.abanet.org/media/perception/home.html.

2. Sur l’histoire du mouvement et de l’association « Law and Society » aux États-Unis, voir par exemple Bryant Garth et Joyce Sterling, « From Legal Realism to Law and Society : Reshaping Law for the Last Stages of the Activist State », Law and Society Review, Vol. 32, No. 2, 1998, pp. 409-472.

3. Robert A. Kagan, Adversarial Legalism : The American Way of Law, Cambridge, Harvard University Press, 2001.

4. Patricia Ewick et Susan S. Silbey, The Common Place of Law : Stories From Everyday Life, Chicago, The University of Chicago Press, 1998.

5. Herbert M. Krister et Susan S. Silbey (éds.), In Litigation : Do the « Haves » Still Come Out Ahead ? Stanford, Stanford Law and Politics, 2003, p. 273 et s.

6. Marc Galanter, « Why the ‘Haves’ Come Out Ahead : Speculations on the Limits of Legal Change », Law and Society Review, Vol. 9, 1974, pp. 95-160.

7. Voir par exemple Austin Sarat et Stuart A. Scheingold (éds.), Cause Lawyers And Social Movements, Stanford, Stanford Law and Politics, 2006.

in Lettre de la Mission de recherche Droit et Justice, n°31, Hiver 2008-2009.


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